III

Mr. C ?, dit Maggie Miller, vingt-neuf ans, petite, robuste, rougeaude, le coin de l’œil sécrétant perpétuellement une humeur blanchâtre, des plaques rouges sur les joues, le cheveu pauvre et terne, les lèvres et le menton tentant de se joindre au-dessus des lèvres épaisses, rouges, protubérantes, toujours humides de salive, vêtue à la hâte d’un blue-jean qui la boudinait et d’une chemise à grands carreaux verts et rouges, l’air passionné et indomptable et tout le visage dardé en avant dans la défense, contre les méchants, de ses dieux, vivants ou morts, le Professeur Sevilla, James Dean, Bob Manning, sans compter les dieux mineurs et passagers, comment allez-vous, Mr. C ?, mon assistant Jim Foyle, hello, Mr. Foyle, mais est-ce qu’il n’y a pas un malentendu, Mr. C ?, d’après mon agenda, votre visite était prévue pour dix-sept heures trente, et non (elle regarda son gros bracelet-montre en acier étanche) quinze heures trente, je suis désolé, Miss Miller, mais non, mais non, Mr. C, malheureusement, le Professeur Sevilla n’est pas là, mais son assistante, Miss Lafeuille, vous donnera tous les renseignements nécessaires,

il y eut un silence, Maggie Miller baissa les yeux sur son agenda, demanda au Seigneur pardon d’avoir menti, et dédia une pensée de haine pure et désintéressée à Mrs. Ferguson, qu’est-ce qu’elle peut bien comprendre au Professeur, cette snob ?, disons le mot, cette pute (pardon, mon Dieu, pour ce mot grossier), pauvre Professeur, les femmes ne le laisseront donc jamais en paix, et celle-là, avec son air suave et ses paupières hypocrites, la pire de toutes, un être absolument dépravé et cynique, elle vient l’enlever au labo, sous notre nez, en plein travail, j’ai bien vu qu’Arlette aussi était furieuse, et lui, ce grand idiot, il se laisse faire, un petit coup de paupières et ça y est, le voilà à ses côtés, dans cette petite auto snob, il a l’air fin, plié en deux dans cette boîte, elle le mène par le bout du nez, comme dit Bob Manning, c’est la tyrannie du faible sur le fort, mais après tout, si le fort était vraiment fort, il ne se laisserait pas tyranniser par le faible, Mr. C, je vais appeler Miss Lafeuille, elle est dans le bassin, avec Ivan, pardon ? Oui, Lafeuille, c’est une Canadienne d’origine française, d’où le nom, je vous demande pardon, je ne vous ai pas présenté Bob Manning, Bob est un de nos collaborateurs, Bob s’avança et le regard de C pesa sur lui, un grand jeune homme, mince, longiligne, gracieux dans chacun de ses mouvements, de longues mains, fines et flexibles au bout des bras, comment allez-vous, Mr. C ?, dit Bob avec un sourire ravissant,

quand Maggie sortit de la baraque préfabriquée qui servait de labo, elle reçut le soleil et l’air marin en plein visage, et tout d’un coup, ce tut comme si l’air tiède de la Floride la prenait dans ses bras et la serrait contre lui, elle se sentit belle et comblée, elle respira profondément, elle marcha à grands pas rapides de ses petites jambes courtaudes, son lourd visage, rougeaud et combatif, dardé en avant, Arlette était étendue en maillot de bain sur un des deux radeaux en polyester amarrés au bord du bassin, penchée sur le dauphin Ivan, la main dans l’eau, les yeux rouges, quand Maggie s’approcha, elle remit ses lunettes de soleil, ma chère, c’est épouvantable, le Professeur a oublié son rendez-vous avec ce type C, vous savez, ça doit être quelqu’un d’important, puisque en principe notre expérience est archisecrète, je me demande s’il ne pourrait pas nuire au Professeur, je n’aime pas ses yeux du tout, froids, souriants, et sournoisement menaçants, si vous voyez ce que je veux dire, voudriez-vous le recevoir et lui expliquer nos expériences en lui faisant du charme, bien que ce ne soit pas du tout le type à se laisser entortiller par une femme, il ne m’a même pas regardée, je les ai laissés, lui et son assistant, avec Bob, vous connaissez Bob, il adorable, il charmerait un régiment de serpents à sonnettes, amenez-les-moi, dit Arlette avec un soupir, je ne veux pas faire une apparition remarquée dans le labo en maillot de bain,

bien entendu, enchaîna Maggie d’une voix pressée et haletante, comme si la vie était trop courte pour dire tout ce qu’elle avait à dire, vous savez où en sont les choses entre Bob Manning et moi, c’est un enfant, sans moi il serait perdu, quand il me regarde, il a une expression qui me rappelle James Dean quelques mois avant sa mort, le pauvre James, il était assis dans le vieux fauteuil de tante Agatha, à Denver, il me tenait la main, tout d’un coup, il ferma les yeux avec lassitude et dit, sans toi, Maggie, je me sentirais perdu, vous n’avez pas remarqué les yeux de Bob, Arlette, c’est un enfant, absolument sans défense, un être terriblement vulnérable, je suis hors de moi quand je pense à la façon cruelle dont il est traité par son père, c’est abominable, pauvre Bob, je pense qu’un de ces jours, je consentirai à le rendre heureux en publiant nos fiançailles, il serait si content d’avoir un enfant de moi, il ne me l’a pas dit, mais je le sens, il ne peut voir un enfant sans lui sourire ou lui faire des grimaces, évidemment, poursuivit-elle d’un air mystérieux, ça pose des tas de problèmes, j’en ai parlé à Sevilla, mais il m’écoute à peine, il est pressé, distrait et puis, vous savez si je l’admire, mais lui aussi, en ce moment, il se conduit comme un enfant, Sevilla, dit Arlette, est assez grand pour savoir ce qu’il fait, mais non, justement, ma chère, n’oubliez pas que je le connais depuis cinq ans, sous certains rapports, c’est un enfant, vous ne me direz pas qu’il aime cette grande idiote, ce n’est pas possible, elle a un cerveau comme une meringue, je suis sûre qu’il ne pèse même pas deux cents grammes, le Professeur est flatté, c’est tout, ou alors, il s’agit d’un sortilège « sensuel », dit-elle en avançant ses grosses lèvres rouges, boursouflées comme une cicatrice, allez donc chercher ces types, dit Arlette en détournant la tête, j’ai hâte d’en avoir fini avec eux,

je ne sais pas ce qu’elle fabrique, dit Bob Manning, vous savez, elle est très bavarde, il était troublé par le regard lourd, insistant, de C sur son visage, il avait l’impression que les yeux gris-bleu de C prenaient possession de lui, je vais aller voir, reprit-il en rougissant, non merci, je ne fume pas de cigare, il sortit, Bill, dit Foyle en tournant vers C son visage innocent de boxeur, qu’est-ce que c’est que ce magnétophone qui tourne sans arrêt ?, ne vous en faites pas, Jim, il est relié à un hydrophone placé dans le bassin pour recueillir les sons émis sous l’eau par un de leurs dauphins, j’ai vu le même dispositif, il y a trois semaines, à Point-Mugu, C se pencha sur le bureau de Maggie, attira son agenda, le regarda et le remit en place, c’est bien ce que pensais, Jim, cette petite horreur a menti, c’était bien quinze heures trente, malentendu mes fesses, Sevilla s’est tout simplement défilé, il va falloir jeter un petit coup d’œil au pedigree de ce métèque, et pendant qu’on y est, à son assistante aussi, la fille qui a un nom français, Bill, vous ne croyez quand même pas que les gaullistes…, je ne me fie à personne, comme dit si bien Lorrimer, le soir en me couchant, je me regarde par le trou de la serrure pour voir ce que je sors de mes poches, ah, ah…

miss Lafeuille vous attend à côté du bassin, dit Maggie, si vous me permettez un conseil, vous feriez bien de remettre vos chapeaux et d’enlever vos vestes, il n’y a pas d’ombre, Arlette se leva et s’avança le long du bassin, bronzée et petite sous le soleil et le bleu brumeux du ciel, C sourit d’un air jovial et faux, Foyle serra la petite main tiède et ferme, un flot de gratitude l’envahit, il s’attendait à quelqu’un comme Maggie, et c’était un bijou, cette fille, petite, mince et ronde, un petit visage rond avec un nez un peu retroussé, un teint lisse, de beaux yeux noirs, vifs, brillants, parlants, une très jolie bouche, quelque chose de vivant, de sensuel et de généreux dans le regard, elle avait fait trois pas pour venir à eux, c’était des petits pas parce qu’elle était petite, il n’y avait pas d’affectation, mais tout son corps potelé et mince avait doucement roulé sur ses hanches, elle était si ronde, si tendre et si lisse qu’elle donnait un nouveau sens au mot « bébé », elle me plaît, pensa Foyle, les tempes battantes, la gorge sèche, bon Dieu, elle me plaît, et avec ça, une gentille fille, ça se voit à ses yeux, pas vache, pas intéressée, pas emmerdeuse, une fille comme on en rencontre une sur cent mille, et encore, avec de la chance, et demain matin, je serai de retour à Washington.

C souriait à Arlette d’un air jovial, enchanté de vous rencontrer, Miss Lafeuille, ses yeux froids et souriants posés sur son visage, cette petite singesse vient de pleurer, il y a la trace d’une coulée sur sa joue.

— Si je comprends bien, Miss Lafeuille, dit C, le Professeur Sevilla poursuit ici une expérience très originale.

Arlette le regarda. Il souriait, mais ses yeux restaient froids. Ce type C était vexé de n’avoir affaire qu’à une assistante, elle refoula son envie de pleurer et lui sourit d’un air aimable.

— Elle n’est pas originale dans son principe, Mr. C, elle a déjà été tentée sur un chimpanzé, mais c’est la première fois qu’on la tente sur un dauphin.

— Vous faites allusion à l’expérience faite par les Hayes sur la guenon Viki ?

— Exactement.

— Je ne la connais par que ouï-dire, Miss Lafeuille, j’étais à l’étranger, je crois, quand le livre des Hayes a paru.

— Eh bien, les Hayes, comme vous savez, ont adopté une petite guenon à l’âge de deux jours et ils l’ont élevée chez eux comme un enfant.

— Expérience héroïque, dit Foyle.

— Certes ! Comme vous l’imaginez, les Hayes ont été mis à rude épreuve. Les rideaux, les meubles, les lampes, la vaisselle, tout a souffert. Mais ils trouvaient que l’expérience en valait la peine. L’idée était d’élever Viki comme un enfant humain, et puisque l’appareil vocal des chimpanzés est semblable au nôtre, de lui apprendre à parler.

— Et ce fut un échec, je crois.

— Disons plutôt que l’expérience n’a pas réussi.

C se mit à rire :

— Quelle différence faites-vous entre un échec et une expérience qui n’a pas réussi ?…

— Une expérience qui n’a pas réussi peut nous apprendre beaucoup de choses.

— Par exemple ?

— D’abord ceci : un chimpanzé ne peut pas à volonté produire un son. Il émet bien un certain nombre de vocalisations, mais toujours à la suite d’un stimulus, jamais de son propre mouvement. Autrement dit, ses vocalisations ne dépendent pas plus de sa volonté que votre mouvement réflexe dépend de la vôtre quand le médecin vous tape sur le genou avec un petit marteau. La première tâche des Hayes consista donc à enseigner à Viki à produire un son de son propre chef. Pour obtenir sa nourriture, Viki dut apprendre à dire : a.

— Et elle y parvint ?

— Non sans peine. Les Hayes passèrent alors au deuxième stade : ils s’inspirèrent des méthodes en usage dans les écoles où on apprend à parler aux enfants arriérés. Quand Viki disait a, Mr. Hayes pressait l’une contre l’autre les lèvres de la petite guenon et les relâchait aussitôt. C’est ainsi que Viki, après deux semaines d’effort, fut amenée à dire mama. Elle avait quatorze mois. À deux ans, elle parvint à dire papa, à vingt-huit mois, elle apprit à dire cup, et à trois ans, à prononcer le mot up[10].

— Le vocabulaire actif de Viki se limite donc à quatre mots ?

— Et encore, ne les emploie-t-elle pas toujours à bon escient. Ces quatre mots, pour Viki, sont des mots demandeurs. Quand les Hayes reçoivent des invités, Viki mendie auprès d’eux des friandises en disant mama ou papa, indifféremment. Cup est plus spécialisé, Viki l’emploie pour demander à boire. On peut en conclure que le chimpanzé n’associe pas, ou associe mal, le mot appris à l’objet qu’il désigne.

— Et son vocabulaire passif ?

— Les Hayes l’évaluent à cinquante mots environ. Mais là aussi, l’association entre le mot et l’objet est très incertaine. Certains jours, Viki désigne sans erreur son nez, ses oreilles et ses yeux, quand on prononce devant elle les mots correspondants. D’autres jours, elle se trompe. Quand Mr. Hayes dit « yeux », elle montre son nez, et ainsi de suite. Et enfin, quand Viki apprend des mots nouveaux, elle a tendance à oublier ceux qu’elle savait déjà.

Il y eut un silence et Foyle dit à mi-voix :

— Quatre mots au bout de trois ans ! C’est assez triste, je trouve.

— Triste pour qui ? demanda C, en le regardant avec une nuance de moquerie et de lassitude. Pour les Hayes, ou pour Viki ? Pour l’homme ou pour le chimpanzé ?

— Pour les deux, dit Arlette en souriant à Foyle avec sympathie. Pour la première fois dans l’histoire, l’homme a fait un effort sérieux, prolongé et méthodique pour établir avec un animal une communication linguistique et il n’y est pas parvenu.

— Avez-vous plus de chance avec votre bébé dauphin ? dit C en se massant le creux de l’estomac.

— Ce n’est plus un bébé, Mr. C, c’est un adulte. Et l’expérience n’est pas terminée. Mais si vous me permettez, je vais prendre les choses depuis le début.

— Est-ce qu’on ne pourrait pas s’asseoir ? dit C d’une voix détimbrée. Je trouve la station debout un peu éprouvante par cette chaleur.

— Je m’excuse, Mr. C, dit Arlette avec confusion. J’aurais dû y penser la première. Maggie, si vous voulez bien rester auprès d’Ivan, nous allons rentrer au labo.

C poussa un léger soupir quand il se laissa tomber sur le fauteuil pliant en toile qu’Arlette lui désigna,

— Voulez-vous boire quelque chose, Mr. C ? dit Arlette avec sollicitude.

— Ce n’est rien, dit C, un peu de surmenage, mais j’accepterais bien volontiers à boire.

Bob s’avança, gracieux et dégingandé.

— Ne vous dérangez pas, Arlette, dit-il de sa voix flûtée. Je vais faire la maîtresse de maison. Peut-être Mr. Foyle prendra-t-il aussi un whisky ?

Foyle s’assit à son tour sur un fauteuil en toile.

— Je me ferai un devoir de ne pas refuser, dit-il avec entrain.

Arlette s’installa en face d’eux. Elle se sentait gênée d’être en costume de bain dans le labo, mais d’un autre côté, les quitter pour aller mettre un short lui paraissait un peu hypocrite.

— Continuez, je vous prie, Miss Lafeuille, dit C, je me sens tout à fait bien.

— Je dois d’abord expliquer, dit Arlette, que nous avons deux bassins à quelque distance l’un de l’autre. Dans l’un, nous avons un mâle et deux ou trois femelles, selon les moments. L’autre, celui que vous venez de voir, nous permet d’isoler, si besoin est, un de nos sujets. Bien. Voici comment tout a commencé, assez fortuitement, vous allez voir : il y a un peu moins de quatre ans, deux de nos femelles accouchèrent à quelques heures d’intervalles. L’une mourut en couches après avoir donné naissance à un dauphin vivant, et la seconde accoucha d’un dauphin mort-né. Il était, semblait-il, tout indiqué pour la femelle survivante d’adopter le delphineau sans mère. Il n’en fut rien. Elle s’y refusa. En réalité, un comportement de ce genre n’est pas rare chez d’autres espèces animales : on l’a observé chez des brebis qui, ayant perdu leur petit à la naissance, ne consentent pas à allaiter un agneau orphelin.

Arlette se tut. Bob venait d’entrer avec un plateau portant des bouteilles et des verres. Aussitôt, C sortit une petite boîte de sa poche et avala deux pilules. Arlette remarqua que sa main tremblait légèrement quand il porta le verre de whisky à sa bouche. Cet homme-là se droguait, c’était évident.

— C’est alors que le Professeur Sevilla, reprit-elle au bout d’un moment, conçut l’idée d’élever lui-même le delphineau. Pour cela, il fallait l’isoler dans le second bassin, pour éviter qu’il fût blessé par les ébats violents du mâle – celui-ci se trouvait, en effet, en pleine période de parade amoureuse. Ensuite, il fallut tirer du lait à la femelle survivante et l’administrer au delphineau. À l’énoncer ainsi, la chose paraît simple, mais en fait, elle posa quelques problèmes. Le plus pénible pour nous, pour l’équipe du labo, fut d’assurer une présence continuelle dans l’eau pendant les premières semaines pour éviter que le delphineau, isolé dans son bassin, ne succombât à un sentiment d’abandon. On revêtit des combinaisons d’hommes-grenouilles et on se relaya, par équipes de deux. Au bout d’un mois, le Professeur fit construire deux radeaux en polyester sur lesquels les parents adoptifs du delphineau purent prendre place. Celui-ci resta, bien entendu, relié par un haut-parleur sous-marin à la voix de sa famille humaine, et le contact était également gardé par des caresses. Ivan accepta sans aucun trouble la surélévation de ses parents. La nuit, et même parfois le jour, les deux radeaux sont amarrés par commodité au bord du bassin.

— Pourquoi deux radeaux, Miss Lafeuille, dit C. Pourquoi pas un seul ?

— Parce que le delphineau a deux mères. Une mère naturelle, si je puis dire, et une mère bénévole, qui a tenu compagnie à la première pendant sa grossesse, l’a assistée dans ses couches en éloignant les curieux, et l’aide ensuite à protéger son petit contre la turbulence des mâles. Le Professeur Sevilla a essayé de reproduire cette situation : quand les deux radeaux étaient amarrés au bord du bassin, nous laissions toujours un espace vide entre eux, et c’est presque toujours là que venait se placer Ivan, du moins dans les premiers mois. Quand l’un d’entre nous, la nuit, plongeait la main dans l’eau, Ivan venait aussitôt placer sa tête sous les doigts de son « parent », même pendant son sommeil.

Foyle sourit.

— Quelle gentille bête, dit-il en remuant la glace dans son verre.

— Est-ce qu’Ivan vous considère comme sa famille ? dit C.

Il avait repris de l’aplomb, des couleurs et son regard coupant.

— Je pense qu’il considère l’ensemble de l’équipe comme sa famille et le Professeur Sevilla et moi-même, respectivement comme sa mère naturelle et sa mère bénévole.

— Pourquoi ?

— Parce que nous avons passé beaucoup plus de temps avec lui que les autres membres de l’équipe, et surtout, parce que nous avons été, dès le début, les seuls à le nourrir, au biberon d’abord, ensuite avec des poissons.

— Miss Lafeuille, dit Foyle en souriant, depuis le début de cette interview, vous entretenez en nous un terrible suspense : vous ne nous avez pas encore dit si votre dauphin a commencé à parler…

Arlette le regarda, ses yeux marron se mirent à pétiller et il pensa : « Quel sourire elle a, cette fille, il remonte aux commissures, si franc, si bon. »

— J’y viens, dit Arlette. Mais je veux d’abord souligner ceci : le principe de l’expérience du Professeur Sevilla repose sur le phénomène mis en lumière pour la première fois par le Dr. Lilly, et confirmé ensuite par d’autres chercheurs : un dauphin est capable d’imiter spontanément la voix humaine. En parlant sans cesse à Ivan, en le plongeant du matin au soir dans ce que le Professeur appelle le « bain sonore familial », nous pouvions espérer qu’il se mettrait à imiter les sons dont on le saturait – dans un premier temps sans les comprendre (comme le bébé qui babille et vocalise dans son berceau), et dans un second temps, en en saisissant peu à peu le sens.

Arlette fit une pause, regarda l’un après l’autre les deux hommes et dit avec un petit rire contenu de triomphe :

— Et c’est bien ce qui s’est passé.

— Il parle donc ! s’écria C en se redressant dans son fauteuil et en jetant à Foyle un regard rapide.

Foyle se pencha en avant, serra ses mains avec force autour de son verre et dit d’une voix sourde, avec une excitation contenue :

— Vous avez réussi !

— Partiellement, dit Arlette en levant la main droite. Dans un instant, je vous dirai les limites de notre succès. Mais je veux d’abord vous en préciser les conditions. L’organe vocal du dauphin est très différent du nôtre. Le dauphin ne produit pas de son avec sa bouche – qui ne lui sert qu’à manger – mais avec son évent, organe respiratoire qu’il n’aime pas qu’on touche et qu’il n’est donc pas question de manipuler comme les Hayes ont manipulé les lèvres de Viki. D’ailleurs, le procédé ne s’est pas révélé nécessaire, puisque, dès le début, Ivan a montré sur Viki une double supériorité : il est capable d’émettre intentionnellement un son, et il peut imiter spontanément la voix humaine. Mais sa réussite la plus sensationnelle, Mr. C, et qui fait bien augurer de l’avenir, même si pour l’instant ses progrès piétinent, c’est ceci : Ivan est arrivé à établir une liaison claire et constante entre le mot qu’il répète et la chose que ce mot désigne. En d’autres termes, Ivan s’est élevé à la notion spécifiquement humaine du mot-symbole.

— Mais c’est un prodigieux bond en avant ! dit Foyle.

— Je le crois aussi, dit Arlette, les yeux brillants. Même si l’expérience du Professeur Sevilla s’arrêtait là, elle marquerait un tournant décisif dans les relations inter-espèces.

Il y eut un silence, le regard de C glissa avec froideur sur le corps d’Arlette, comme c’est obscène, un corps de femme, ces gros seins, ces hanches, tout est si faible, si mou, il ferma à demi les yeux : « un tournant décisif dans les relations inter-espèces », ça, c’était du Sevilla, amoureuse de son patron, bien sûr, toutes les mêmes, toujours le sexe, toujours à traîner leur vagin derrière elles.

— Miss Lafeuille, dit-il d’un air aimable, combien de mots possède Ivan ?

Foyle dit en même temps :

— Déforme-t-il beaucoup ?

Bob Manning émit un rire perlé et se tourna vers Arlette :

— Il va falloir distribuer des numéros !…

— Je réponds à la première question, dit Arlette.

Elle jeta un coup d’œil rapide à Bob. Le petit idiot, je me demande pourquoi il fait tant de frais. Elle reprit :

— Le vocabulaire actif d’Ivan s’élève à quarante mots.

— Mais c’est beaucoup ! dit Foyle. Quarante mots, c’est dix fois plus que Viki !

C reprit :

— Pouvez-vous en citer quelques-uns ?

— Miss Lafeuille, dit Foyle, en regardant C d’un air de protestation, n’a pas répondu à ma question sur les déformations qu’Ivan fait subir aux mots…

Arlette leva les mains à la hauteur des épaules et dit :

— Avant de répondre à vos questions, il y a un point sur lequel je désire insister : Ivan manie avec sûreté les symboles linguistiques les plus abstraits. Par exemple, il sait dire : right, left, in, out, et il les emploie sans faute. Il utilise des verbes : go, come, listen, look, speak[11] et il les utilise à bon escient.

— Je me demande alors, dit C, où sont les limites dont vous parlez…

— Je vais vous le dire, reprit Arlette. Et en même temps, répondre à Mr. Foyle.

— Enfin ! dit Foyle.

Arlette lui sourit.

— Je commence par le moins grave : comme il fallait s’y attendre, Ivan delphinise dans une large mesure les sons humains. Sa voix est aiguë, nasillarde, glapissante, et il n’est pas toujours facile à comprendre. Malheureusement, il y a beaucoup plus sérieux que ces petites imperfections.

Elle fit une pause et reprit :

— La limite, la voici : Ivan n’arrive à dire que des monosyllabes. Quand nous essayons de lui apprendre un mot de deux syllabes, il retient seulement la dernière, que l’accent tonique tombe ou non sur elle. Ainsi, music, devient « zic », Ivan devient « Fa », listen devient « sen ». Et c’est là que nous touchons du doigt la difficulté qui, selon le Professeur Sevilla, bloque, pour l’instant, tout progrès : Ivan ne sait pas ajouter une syllabe à une autre.

— Voulez-vous que je vous débarrasse de votre verre, Mr. C ? dit Bob.

— Volontiers, dit C en lui adressant un demi-sourire entendu, mais sans le regarder.

Bob glissa gracieusement jusqu’à lui, saisit son verre d’un air aimable et enleva le sien à Foyle. Ceci fut fait avec une légère torsion du torse sur les hanches et un fléchissement du poignet. Arlette se taisait : elle était piquée d’avoir été interrompue, et plus encore, que C ne relançât pas aussitôt l’entretien par une question. Bob avait fait exprès de l’interrompre pour plaire à C, et C faisait exprès de se taire pour l’embarrasser.

— Miss Lafeuille, dit Foyle, vous disiez qu’Ivan ne sait pas ajouter une syllabe à une autre.

— Mais il y a plus grave, Mr. Foyle, dit Arlette en le regardant avec gratitude. Ivan ne sait pas ajouter un mot à un autre. Il peut énoncer et comprendre le mot give. Il est capable de comprendre et de dire le mot fish, mais il n’est pas encore parvenu à dire give fish[12] s’il y parvient, le Professeur estime qu’Ivan aura franchi une étape décisive.

— En d’autres termes, dit C, Ivan saura parler quand il aura réussi à passer du mot à la phrase.

— Exactement.

Il y eut un silence, et Foyle dit :

— C’est déjà merveilleux qu’il soit arrivé jusqu’au monosyllabe.

— Oui, dit Arlette, je suis bien de votre avis, Mr. Foyle, c’est tout simplement merveilleux.

C sortit un étui à cigares de sa poche, le tendit à Foyle, qui refusa de la main, choisit lui-même un Upmann et l’alluma.

— Je suppose, dit-il, que Sevilla a tenté quelque chose pour surmonter la difficulté que vous venez de nous décrire…

Sa phrase pouvait passer pour une question anodine, mais il la prononçait avec un air indéfinissable de mettre Sevilla en accusation.

— Oui, dit Arlette, et je me souviens très bien comment c’est venu. Le Professeur Sevilla nous a un jour rassemblés dans le labo et nous a dit ceci, Bob, corrigez-moi, si je me trompe, « Supposons, a-t-il dit, que je sois prisonnier, mais prisonnier fort bien traité, d’une espèce animale supérieure à l’espèce humaine, dans un lieu agréable, mais confiné. Mes gardiens me proposent une tâche qui suppose un gros effort de création mentale. Je m’y applique. Dans de bonnes conditions, semble-t-il. J’ai tout le confort désirable, une excellente nourriture, et je suis entouré de l’affection de mes gardiens. Cependant, je ne suis pas tout à fait heureux. Parce que je suis, comme on dit, seul de mon espèce. Il me manque un compagnon : soyons plus précis, une compagne. Supposons maintenant que mes bienveillants gardiens me donnent cette compagne, qu’elle me plaise, que j’en tombe amoureux. Tout change alors. La vie prend une dimension nouvelle. Je reçois un puissant stimulant psychique qui développe ma confiance en moi, mon esprit d’entreprise et mon élan créateur. Ne croyez-vous pas que mon travail va être le premier à bénéficier de ce changement ? »

— Bravo ! dit bruyamment Bob Manning en glissant à C un regard de côté. Vous avez très bien répété le topo de Sevilla !

Il prononça le mot « topo » avec une imperceptible nuance de dérision.

Arlette le regarda avec indignation :

— Je croyais que vous étiez d’accord avec ce « topo » comme vous dites.

— Mais je le suis, dit Bob, avec un sourire sinueux à l’adresse de C. Qui vous fait croire que je ne le suis pas ?

C laissa échapper un petit rire fusant, qu’il eut l’air, après coup, d’avoir voulu retenir.

— Si je comprends bien, dit-il avec une gravité exagérée, le Professeur a pensé que la compagnie d’une femelle aiderait Ivan à résoudre ses problèmes linguistiques. Et après tout, pourquoi pas ? poursuivit-il en promenant un regard naïf sur les assistants. Pourquoi n’y aurait-il pas un lien entre la philologie et la sexualité ?

Bob regarda C, comme s’il réprimait à son tour une envie de pouffer et répéta sur un ton d’emphase :

— Pourquoi pas ?

Le regard intrigué de Foyle alla de Bob à C, puis se reporta sur Arlette. Il constata qu’elle avait l’air très mortifié, et il dit avec élan :

— Miss Lafeuille, dites-nous vite comment l’expérience a tourné.

Arlette lui sourit :

— D’une façon pour le moins inattendue…

 

*

 

Margaret chérie, dit Mrs. Ferguson, je vous présente le Professeur Sevilla, Henry, Mrs. Margaret Mandeville, serrez-vous contre moi, Henry, si cela ne doit pas vous ennuyer trop (le r prononcé au fond de la bouche et le o très ouvert) nous sommes minces, il y a place pour nous trois sur le siège avant, la portière claqua, elle m’a bien eu, pensa Sevilla avec rage, elle me colle un chaperon pour aller visiter son petit bungalow solitaire sur la plage, c’est un honneur de vous rencontrer, dit Mrs. Mandeville en lui lançant un regard bref, expert, extraordinairement impudent, c’était le même type de femme que Grâce Ferguson, grande, mince, un long cou préraphaélite, un visage ovale, des paupières langoureuses, l’une et l’autre si élégantes qu’elles avaient réussi à persuader la nature de leur supprimer seins, hanches et fesses et de ne leur laisser qu’un squelette d’adolescent pour porter les robes asexuées de la haute couture parisienne, Henry, dit Grâce Ferguson en prononçant le r uvulaire et roulé des actrices shakespeariennes, les phrases coulant de sa bouche dans un lent murmure mélodieux, distingué, à peine audible, Margaret Mandeville parlait de la même façon languissante, c’était dans le set le plus recherché de Vassar College qu’elles avaient contracté cette voix et cet accent, les mots articulés dans le fond de la gorge, les phrases très chantées mais avec le minimum de volume, et tombant du bout des lèvres avec épuisement, Henry a été assez gentil pour se laisser kidnapper de son labo, Margaret chérie, son temps est si précieux au pays, je me sens tellement antipatriotique de l’empêcher de travailler, j’ai l’impression de l’enlever à Washington, à Lincoln et aux États-Unis d’Amérique, elle sourit, baissa lentement ses paupières, et laissa retomber ses longs doigts absolument sans autre bijou qu’un diamant démesuré, sur le levier de changement de vitesse qui, surgissant du plancher, meurtrissait la cuisse gauche de Sevilla (vous ne voudriez quand même pas que ce genre d’auto ait le vulgaire embrayage automatique d’une Buick), Sevilla se taisait, entouré de bras nus et de parfums coûteux, serré, troublé, furieux, quelle petite voiture idiote, le dernier mot de l’inconfort, même pas la place pour mes jambes, depuis un mois elle le menait en bateau, il n’avait rien obtenu, pas même un baiser, mais voyons, Henry cher, nous n’allons quand même pas flirter, c’est tellement commun, ce sera rien ou ce sera tout, laissez-moi le temps de me décider, les paupières retombant avec lenteur sur le regard plein de promesses, mais pour l’instant, ce n’était rien, le mannequin élégant, glacé et inaccessible qu’on regarde dans une vitrine derrière un pouce de glace, Margaret chérie, je vous prie, surtout ne posez aucune question à Henry sur ses dauphins, ce sont ses bien-aimés, il les aime plus que moi, je suis tellement jalouse, il ne me dit jamais rien sur eux, il est muet là-dessus comme une tombe, mais il me semble, dit Mrs. Mandeville, qu’il est, en général, muet, j’ai bien peur, Grâce chérie, qu’il n’apprécie pas ma gracieuse présence autant qu’il le devrait, mais non, dit Sevilla, les dents serrées, je suis charmé à gauche, je suis charmé à droite, c’est presque trop pour moi, Margaret, ne vous l’avais-je pas dit, c’est un homme adorable, si spirituel, tellement vieille Europe, je l’aime au point d’en perdre la tête, je n’en dors même plus la nuit, mais moi-même, dit Mrs. Mandeville, je trouve que son charme opère, c’est abominable, Grâce chérie, je vais vous faire beaucoup de peine, mais je suis en train de tomber follement amoureuse du Professeur, tout en parlant, elle posa sa main sur la cuisse de Sevilla et l’y laissa, Grâce sourit, quelle chose affreuse, vous, ma meilleure amie, vous me trahissez, nous allons être rivales et nous baigner dans le sang. Sevilla se taisait, crispé, plié en deux, dans tout ce qu’elles disaient, il y avait un ton indéfinissable de dérision et de comédie de cour, comme si elles s’amusaient à enlever un moment leurs robes à paniers pour revêtir les émotions paysannes des autres femmes, leurs maris avaient encore des rapports avec des gens réels, des gérants de sociétés, des secrétaires de direction, des hommes de loi, mais elles, c’était fini, elles n’avaient plus de rapports vrais avec personne, même pas entre elles, même pas avec leurs domestiques (le butler anglais se chargeait de tout), elles se retiraient dans la puissance de leur argent comme des escargots dans leur coquilles, et de là, elles regardaient le monde avec leurs yeux impersonnels et un imperceptible amusement, elles étaient à elles-mêmes leur propre ineffable valeur, elles n’avaient même plus à mépriser les gens, elles étaient tellement au-dessus de la condition humaine, et pourtant, pensa Sevilla avec fureur, j’ose penser que la défécation n’est quand même pas pour elles un problème totalement inconnu.

Margaret chérie, voici la clef, seriez-vous assez bonne pour ouvrir le bungalow pendant que je range la voiture dans le garage avec Henry, la portière claqua, Margaret déplissa sa jupe du plat de la main et s’en alla en sautillant gracieusement sur le gravier, chéri, dit Grâce sans faire démarrer l’auto, vous n’avez pas desserré les dents pendant le trajet, que va penser Margaret, vous êtes tout bonnement impossible, je dois vous avouer, dit Sevilla en s’encoignant du côté de la portière, et en tournant la tête à gauche pour fixer sur elle ses yeux sombres, que si je ne vous ai pas demandé de me déposer en cours de route, c’est précisément pour vous éviter de perdre la face devant votre amie, ceci dit, vous n’aurez pas longtemps à souffrir de mes mauvaises manières, vous voulez dire que vous allez les corriger ?, je veux dire que cette rencontre est la dernière, elle haussa les sourcils, fit la moue, dit d’un ton hautain, réellement ?, réellement, dit Sevilla, elle conserva sa pose dédaigneuse, une main sur le volant, l’autre sur le levier de vitesse, les sourcils levés, le regard fixé droit devant elle, Caliban avait osé se rebeller, et il n’y avait qu’une façon de le punir, prononcer aussitôt sa condamnation, Henry, je regrette, nos rapports sont terminés, mais cela, elle ne pouvait pas le dire, puisqu’il l’avait dit le premier, de toute façon, il aurait la priorité, il ne bluffait pas, quels yeux il avait eus, sombres, fiers et furieux, des yeux d’Espagnol, il m’aurait égorgée, quelque chose qui ressemblait à un sentiment d’acquiescement remua quelque part en elle, mais non, il fallait décider, garder la tête froide, c’était pourtant si agréable de l’avoir pendu à ma ceinture comme une breloque, avec ses yeux chaleureux qui buvaient tous mes mouvements, j’avais l’impression d’être entourée d’un souffle chaud, elle baissa lentement les paupières, glissa sur lui de côté un regard furtif, Henry, dit-elle d’une voix un peu rauque, essoufflée, mélodieuse, vous me faites tellement de peine, vous vous méprenez absolument sur la présence de Margaret, elle n’a pas du tout le sens que vous lui attachez, venez, je vais faire cesser aussitôt ce malentendu, elle sortit de l’auto sans retirer la clef de contact, il sortit à son tour, attendez-moi, dit-elle en lui donnant un sourire câlin, elle s’éloigna en se tordant les pieds, le bungalow était un petit truc simple, horriblement cher, en acajou verni, sur soubassement de pierres, une seule pièce avec kitchenette, salle de bains, barbecue à l’extérieur et garage en appentis, quasiment à la limite de l’Océan dont la dernière vague venait à domicile lécher vos pieds de riche, il vit Grâce parler avec Mrs. Mandeville sur la plage, il se laissa tomber sur un fauteuil, exaspéré, tous ses nerfs vibrant, Grâce cligna des yeux sur l’étincellement du ciel, ma chérie, il arrive quelque chose d’épouvantable, Cali-ban vient de me faire une scène terrible, c’est un monstre, il m’a battue et rouée de coups, littéralement, je suis aussi meurtrie que cette pauvre fille, vous savez, dans la main velue de King-Kong en haut de l’Empire State Building, est-ce que vous ne pouvez pas m’aider ?, ma pauvre chérie, je peux, mais je ne sais pas si je dois… non, non, Grâce, je plaisante, bien entendu, j’ai compris, je sens que je vais tout d’un coup me rappeler que j’ai de vieux amis dans le coin et vous prier de me prêter votre voiture pour courir les embrasser, ces pauvres vieux chers, il y eut un claquement de portière, le moteur ronfla, Sevilla se releva, se dirigea vers la porte, j’ai prêté l’auto à Margaret, dit Grâce en apparaissant sur le seuil avec son sourire brillant et ses yeux faux, elle désire rendre visite à, il fit un pas rapide et la prit dans ses bras, vous me froissez beaucoup, Henry, dit-elle en le repoussant, vous avez l’air d’estimer que tout va aller de soi, elle passa devant lui, le menton levé et vint s’asseoir sur le divan, les jambes haut croisées, élégante et supérieure, il s’immobilisa et la fixa avec des yeux pleins de rage, non, dit-il avec une telle véhémence que le « non » couvrit le bruit du ressac, non, ça ne va pas de soi, mais je ne veux pas être lanterné davantage, c’est oui ou c’est non, et si c’est non, je m’en vais, à pied, à l’instant même, Henry, vous êtes terrible, dit-elle en se levant et en se dirigeant vers lui les sourcils levés, réellement, vous m’effrayez, vous avez des manières épouvantables, et tout d’un coup, comme si son orgueil avait été une croûte fragile que Sevilla venait de faire sauter d’un coup d’ongle, elle céda, elle se laissa déshabiller, il ne disait pas un mot, les dents serrées, contracté, absolument sans désir, il la caressait, elle restait immobile, inerte, et moi aussi, pensa Sevilla avec humiliation, du temps passa, il écoutait la vague mourir sur la plage, il n’arrivait pas à se concentrer, mais Henry, dit-elle, vous ne me désirez pas, elle n’avait même pas l’air offensé, bien sûr que si, chérie, écoutez-moi, vous pourriez prendre quelques initiatives, mais bien entendu, ça aussi, c’était raté, elle ne savait rien faire, même pas ça, par la porte-fenêtre, il pouvait voir un coin de sable et la frange d’écume du ressac, écoutez, Grâce, je ne voudrais pas vous vexer, mais vous le faites très mal, comment ?, dit-elle piquée pour la première fois, mais on ne m’a jamais fait ce reproche, Sevilla se souleva sur son coude, le « on » n’était pas difficile, c’est tout, et vous trouvez que c’est un chef-d’œuvre de tact de parler de ce « on » dans un moment pareil ?, c’est moi qui vous fais cette critique, ce n’est pas « on », en même temps, il pensa, quelle conversation imbécile, que c’est triste, ces gestes, quand il n’y a même pas d’amitié, et elle, cette pauvre petite idiote de millionnaire, quelles joies peut-elle retirer de la vie, il se pencha sur elle et tout d’un coup, il put la prendre, mais mal, vite, sur un coin de divan, dans l’inconfort, la hâte, une mauvaise position, le manque absolu de tendresse, c’était gâché, bâclé, perdu, sans joie et même au fond sans vrai plaisir, il se releva, dites merci dit Grâce avec un sourire mutin, il la regarda, c’était inouï, et il fallait encore lui dire merci, quelle incroyable absence d’humour, je dis merci, dit-il sans sourire, vous ne voulez pas vous baigner ? dit-elle comme si elle lui offrait une tasse de thé, non, je n’y tiens pas, mais si vous avez autre chose que ces aiguilles, allons faire un tour sur la plage, mais oui, pieds nus, dit Grâce, c’est tellement sain pour les chevilles, ils se promenèrent côte à côte une bonne demi-heure en parlant, Sevilla ne devait jamais arriver à se rappeler ce qu’ils s’étaient dit, une seule chose émergeait, une réflexion qu’elle avait faite tandis qu’il se baissait pour ramasser un coquillage, Henry, vous devriez vous faire couper les cheveux, ils sont trop longs, cela ne vous donne pas bon genre, c’était en soi une réflexion banale, mineure, pas même méchante, il se redressa, le coquillage à la main, et tout d’un coup, il se sentit las et dégoûté d’elle jusqu’au fond du corps, aussi écœuré que s’il marchait à ses côtés depuis dix ans dans le froid et le vide, et à cet instant même, tandis qu’il lui souriait d’un air poli, il comprit que sa décision était prise et qu’il la rejetait de sa vie.

 

*

 

— De toute façon, dit Arlette, il n’était pas douteux qu’Ivan supportait de plus en plus mal sa solitude, il était excité, agité, distrait, il se concentrait beaucoup moins sur ses exercices vocaux ; on peut même dire qu’il devenait paresseux. En outre, il opérait sur nous un transfert, car il lui arrivait d’adopter avec nous la posture en S qui est caractéristique de l’attitude séductrice du dauphin quand il fait sa cour à une femelle. De plus en plus souvent, aussi, il se frottait contre nous, nous caressait la tête avec ses nageoires latérales et nous mordillait les jambes et les bras. Ces conduites érotiques croissaient à la fois en fréquence et en violence, et nous en arrivions à ne plus oser nager avec lui, car nous avions peur d’être blessés par ses morsures – si agréables qu’elles soient, je suppose, pour une femelle de son espèce… (Foyle sourit.)

C leva son cigare.

— Avec qui adoptait-il ces conduites ?

— Je vais répondre à cette question, dit Bob avec un petit rire et en faisant un clin d’œil à C. Dans un premier temps, à peu près avec tout le monde. Dans un second temps, le plus souvent avec Arlette.

— Je comprends ça, dit Foyle.

Arlette regarda Bob Manning et fronça les sourcils.

— Continuez, Miss Lafeuille, dit C.

— Tout nous donnait donc à penser que la femelle que nous allions lui donner, et que nous avions baptisée Mina, serait bien accueillie. Et c’est ce qui se passa, en effet. Bien entendu, Ivan témoigna tout d’abord une certaine appréhension quand on introduisit un second animal dans un bassin qu’il considérait comme son territoire exclusif. Il s’immobilisa et l’observa un moment, mais ses observations durent le rassurer, car il passa, en quelques instants, de la prudence la plus circonspecte à la cour la plus délirante. Les caresses, les frictions et les morsures commencèrent à se multiplier, et le ballet nuptial se poursuivit en un crescendo haletant pendant toute la journée. Les dauphins s’accouplent en général la nuit et dans les petites heures de l’aube. Nous ne pûmes donc jamais savoir si Mina et Ivan s’étaient appariés, mais quand le jour revint, le comportement de notre dauphin vis-à-vis de sa compagne avait changé du tout au tout. Non seulement, il ne la poursuivait plus, mais il repoussait ses avances de la façon la plus résolue. Dès qu’elle s’approchait de lui, il claquait des mâchoires d’une manière menaçante. Puis il lui tournait le dos et s’éloignait en battant l’eau avec violence de sa caudale. Mina adopta alors la posture en S devant lui, mais sans succès, car lorsqu’elle voulut ensuite le caresser, il la battit de ses nageoires latérales et claqua de nouveau des mâchoires. Son attitude à l’égard de la pauvre Mina ne s’améliora pas le jour suivant. Elle devint même plus hostile et plus menaçante. Comme Mina persistait dans ses avances, il la mordit même à la queue – cette fois, une vraie morsure – et à partir de cet instant, elle n’osa plus l’approcher. Quand il fut évident qu’Ivan ne pouvait pas supporter Mina, le Professeur Sevilla craignit pour sa sécurité et décida de la retirer du bassin et de la placer dans le bassin n° 2 où, entre parenthèses, elle fut aussitôt adoptée par le mâle et les deux femelles que nous y élevons.

— Que s’était-il donc passé ? dit C.

— Nous en avons discuté longuement, et nous en discutons encore, dit Arlette, mais nous ne pouvons faire, dans ce domaine, que des hypothèses.

— Par exemple ?

— Il faut d’abord comprendre, dit Arlette, que l’accouplement des dauphins est un acte difficile. Il suppose de la part de la femelle beaucoup de patience et de complaisance. Supposons maintenant que Mina ait été maladroite, qu’elle ait continué à fuir quand il fallait s’immobiliser et que les tentatives d’Ivan aient abouti à un échec. Il a pu en éprouver une vive déception.

— Et la prendre en grippe ? dit Foyle en souriant. Elle a fait trop longtemps la coquette et il lui en veut ? Mais cela n’explique pas qu’il n’ait pas recommencé ses tentatives le jour suivant.

— Je croirais plutôt, dit C, que cette expérience ayant échoué, il s’est dégoûté des femelles à jamais.

Arlette sourit.

— Ce n’est peut-être pas si grave. Peut-être Mina n’est-elle pas, après tout, le genre de femelle qui plaît à Ivan…

Foyle se mit à rire :

— Pour le coup, Miss Lafeuille, il me semble que vous exagérez !

— Mais pas du tout. Les dauphins sont aussi sélectifs que les hommes dans leurs affinités ou leurs antipathies amoureuses. Nous avons eu, à un moment donné, deux mâles dans un bassin ; ils s’étaient unis d’amitié et avaient même fini par présenter toutes les caractéristiques d’un comportement homosexuel.

— Vraiment ? dit C. Et quelles étaient ces caractéristiques ?

— Eh bien, ils se faisaient à tour de rôle la cour ; caresses, frictions, morsures, tout y était, ils essayaient même de s’accoupler. Nous avons alors placé une femelle avec eux, et ils ne lui ont accordé aucune attention. Mieux même, quand elle essaya de s’approcher d’eux pour participer à leurs jeux, ils la chassèrent. Nous avons alors pensé que leur homosexualité était déjà trop établie pour admettre des rapports hétérosexuels, et nous avons retiré la femelle du bassin. Cependant, à quelque temps de là, faute de place, nous avons dû placer avec eux une autre femelle, et celle-là, à notre grande surprise, ils l’accueillirent l’un et l’autre avec le plus grand enthousiasme et se mirent aussitôt à la courtiser.

C écrasa son cigare sur le cendrier placé devant lui.

— Ce serait donc, dit-il, une antipathie personnelle qui expliquerait l’insuccès de Mina auprès d’Ivan ?

— Ce ne sont que des hypothèses, bien entendu.

C reprit avec une ironie feutrée :

— Vous estimez donc que la thérapeutique qui doit amener Ivan à passer du mot à la phrase n’a pas échoué.

— Je ne vois pas comment on peut dire qu’elle a échoué, dit Arlette avec un soupçon de raideur. On ne peut pas tirer une telle conclusion d’une seule expérience.

— Vous voulez dire que Sevilla a l’intention de recommencer avec une autre femelle ?

— Il ne me l’a pas dit, mais je le suppose.

C se leva, prit son chapeau et dit avec un sourire :

— Eh bien, il est persévérant.

— Il le faut bien, dit Arlette avec foi. Le succès est fait d’une série d’échecs qu’on dépasse.

— Et de qui est cette jolie formule, Miss Lafeuille ? dit C avec un sourire acide.

— De Sevilla, dit Bob Manning à mi-voix.

C, qui s’avançait déjà à grands pas avec Foyle vers la porte, tourna la tête par-dessus son épaule et lui sourit. Arlette regarda fixement Bob Manning et quand il passa, à son tour, devant elle, elle le saisit par le bras et lui dit d’une voix basse et furieuse, vous vous trouvez malin ? vous n’avez pas cessé de faire de la lèche à ce type odieux, qu’est-ce qui vous prend ?

 

*

 

C était nu et moite, il s’assit sur le lit, passa les mains à deux reprises sur son visage poupin, comme s’il avait voulu en arracher la fatigue, bon Dieu, il ne sentait plus ses jambes, il mourait de sommeil, il allait pouvoir s’endormir sans somnifère, quel réflexe idiot, bon Dieu, qu’est-ce que ça peut me foutre, de me droguer ou pas, je trouve ça comique, les hommes de mon âge qui renoncent au tabac, à l’alcool, aux excès et qui se mettent à faire des abdominaux sur leur tapis, quels connards, ça les avance à quoi, cette lutte contre la vieillesse, tôt ou tard, ils seront battus, ils mourront par petits bouts, par le poumon, le foie, le cœur, le cancer de la prostate, C ricana, il se sentait plein de haine sans objet défini et sa haine donnait à sa pensée une verve, une force, une accélération qui lui faisaient plaisir, ils me font bien marrer, l’exercice, la vie au grand air, l’hygiène, la vie saine et réglée, et qu’est-ce que c’est, au fond ? un miteux combat en retraite, rien de plus, la débâcle est au bout – absolument sûre la débâcle, la seule chose sûre – mort ou vie, quelle différence ? ce mot même : la vie, quelle dérision, quelle duperie, appeler la vie ces quelques minutes chiantes entre deux néants, quelle duperie, tout est truqué, pipé d’avance, la mort au bout, quelles idioties ils nous débitent, avec leur « succès dans la vie », quelle vie ? quel succès ? moi aussi, j’y ai cru, à l’Université, au succès, et plus tard, je me souviens, je me disais, je ne suis qu’un super-flic, j’aurais pu être un savant, et même aujourd’hui, quand cette connasse me parlait, avoir un labo, des assistants, un travail créateur comme ce métèque, connerie, connerie, personne ne réussit dans la vie, il n’y a que des ratés, tous les hommes sont des ratés puisqu’ils meurent, moi aussi, Johnnie aussi, eh bien, qu’ils crèvent tous, tous, le plus vite possible, qu’on les nettoie à la bombe H, qu’on en calcine quelques millions, et moi aussi dans le tas, qu’est-ce que ça me fait, est-ce que j’ai demandé à naître, ma seule joie, c’était de bien faire mon boulot, si Johnnie avait vécu, je l’aurais recruté pour le service, on a vécu de bons moments, tous les deux, c’était beau, cette impression de se réveiller le matin, comme des barons du Moyen Âge, botte à botte, éperon contre éperon, la liberté grisante, la vie risquée toutes les minutes, Johnie debout au soleil dans le village qu’on venait d’enlever, les épaules larges, les jambes écartées, le corps d’athlète qui paraissait indestructible, tu vois ce vieux con en train de prier devant sa paillote, je le joue à pile ou face, pile je lui fais rien, face, je le nettoie, il lance le nickel en l’air, le nickel tournoie en brillant au soleil, il le rattrape dans le creux de sa paume et le claque à toute volée du plat de l’autre main, face ! il a perdu, dit-il en enlevant le cran de sûreté, le vieux s’est éparpillé dans la poussière, il mourut comme une puce qu’on écrase, à cet instant, Johnnie avait l’air d’un dieu serein, impersonnel, il me regarda, le visage immobile, absolument sans expression, il dit d’une voix égale, aujourd’hui, lui, demain, moi, et le lendemain, c’était lui, bon Dieu, ça m’est égal, maintenant, mon métier, si ça continue, je ne serai même plus capable de le faire, j’ai bien cru que j’allais tourner de l’œil tout à l’heure devant cette petite garce et son dauphin Ivan, et d’abord, pourquoi Ivan ? qui est-ce qui a fourré un nom russe à ce dauphin américain ? son estomac se contracta, il s’allongea sur le dos, les jambes écartées, et se massa le ventre avec force, ses doigts s’enfonçaient et il pensa, toute cette viande, ces tripes, ces nerfs, ce sang, un animal, rien de plus, mou, suant, obscène, ce métèque va peut-être réussir, en tout cas, il brûle, c’est évident, encore un truc que Lorrimer m’a caché, tu parles s’ils publient les résultats, tu parles si c’est « pas secret », vous pouvez vous le carrer dans le cul, sir, votre « pas secret », je ne sais pas ce qu’ils prennent comme mesures, mais ça ne va pas m’empêcher d’en prendre d’autres, et je parierais mes breloques qu’il accepte de me servir d’antenne sur Sevilla, le joli petit minet, le téléphone éclata dans la chambre avec une force stridente, merde, dit C, juste au moment où je me préparais à m’endormir, il décrocha, Bill, c’est Keith, je me permets de te déranger, je viens de recevoir une dépêche d’agence que je te résume en deux phrases : les Soviétiques viennent d’interdire formellement la pêche des dauphins dans leurs eaux. Tout pêcheur qui aura blessé ou tué un dauphin sera passible de sanctions sévères. Eh bien, eh bien, dit C, et de quand date la dépêche ? Du 12 mars. Merci, Keith, il raccrocha.

Au bout d’un moment il se leva, son envie de dormir avait disparu, il enfila ses mules et se mit à marcher de long en large dans la chambre.